15/06/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Traitez-moi comme un animal !

01/05/2008
Kuyi a retrouvé la santé et un équilibre de vie, six mois après avoir été pris en charge par le centre.

>> Il fut une époque où Taiwan était malheureusement célèbre pour le trafic d'espèces animales protégées. Vingt ans de politique éducative ont permis d'effacer cette réalité honteuse. Au centre de secours pour les animaux sauvages de Pingtung, on continue de se battre pour sauver tous ceux qui sont encore en danger

Au Centre de secours pour les animaux sauvages de Pingtung, situé sur le campus de l'université nationale des Sciences et Technologies (NPUST), dès 8 h du matin, on sert le petit déjeuner. Des fruits et des légumes sont placés un par un dans les recoins et les cavités des troncs d'arbres aux alentours.

« Nous faisons cela pour que les ours passent plus de temps à les dénicher. C'est une technique qui nous permet de prévenir l'apparition de comportements stéréotypés comme les crises d'anxiété ou les longues périodes d'abattement », explique Lin Ching-fang [林靜芬], du département de la Recherche et de l'Education. En captivité, les animaux sauvages deviennent facilement très anxieux et peuvent même avoir des comportements d'automutilation. La réaction est comparable à celle d'un être humain qu'on emprisonne.

C'est pour cette raison que les salariés du centre cachent dans des cartons bien ficelés la nourriture destinée aux macaques. « Nous essayons de rendre leur vie un peu moins monotone », dit Linda Tseng [曾淑娟], en charge de plusieurs d'entre eux.

Souffrir en silence

Foster, un orang-outan, a été abandonné en 1993 et envoyé au Zoo de Shoushan, à Kaohsiung, dans le sud de l'île. Là, comme il effrayait souvent les visiteurs du zoo avec des gestes brusques, on le plaça dans une cage. Il vécut ainsi pendant une dizaine d'années dans un espace confiné, étroit et sale, avant d'être confié au centre de Pingtung, il y a 4 ans.

Liu Tsu-yuan [劉祖源], la personne qui s'en occupe, explique que quand Forster est arrivé, il restait immobile pendant des heures devant un mur, refusant tout contact avec le monde extérieur. Les vétérinaires lui prescrirent un antidépresseur, et les gardiens aménagèrent sa cage de manière à ce qu'il puisse s'y réfugier.

 

Hepi, un ours noir formosan, s'amuse dans un hamac spécialement conçu pour lui.

Après quelques mois, Foster commença à manifester de la curiosité face au monde extérieur. On lui fit écouter la radio la journée pour l'accoutumer aux voix humaines et, progressivement, il put aller jouer à l'extérieur. Même si sa dépression a donné des signes de progrès, il continue d'avoir des comportements violents dès qu'il est frustré ou en colère. L'air mélancolique avec lequel le primate considère son nouvel espace de vie laisse deviner qu'il n'est pas encore totalement guéri de sa dépression nerveuse.

L'histoire de Popo le perroquet n'est pas moins édifiante que celle de Foster. Ce magnifique oiseau au plumage multicolore vivait chez un particulier. A l'âge de 4 ans, il a brusquement attaqué le perroquet avec lequel il partageait sa cage depuis sa naissance. Popo s'est aussi mutilé, se rongeant les griffes.

Kimi Chang [張淑萍] raconte que lorsqu'on lui confia Popo il y a 5 ans, la première griffe de sa patte droite avait été rongée jusqu'à la première jointure. Les employés du centre se relayèrent chaque jour pour jouer avec l'oiseau, et on lui présenta aussi un nouvel ami. Après six mois de soins attentifs, l'état psychologique du perroquet commença à se stabiliser. Il partage aujourd'hui son espace de vie avec un camarade avec lequel il s'entend très bien.

Il y a aussi l'histoire de Hsiao-pa qui marmonne dès qu'il se sent émotionnellement déstabilisé. Ce cacatoès a oublié comment voler. Son ancien propriétaire le conservait dans une cage tellement étroite que ses muscles se sont atrophiés et que sa colonne vertébrale s'est déformée. « Tous les oiseaux qui ne bénéficient pas d'un environnement où ils peuvent apprendre à voler dès la naissance perdent cette capacité », explique Kimi Chang.


Des comportements cliniques

Kurtis Pei [[裴家騏], professeur à l'Institut de conservation de la vie sauvage à NPUST et directeur du centre, décrit son travail comme nécessitant attention et patience : « La grande majorité des animaux qui ont été blessés, malades ou mal nourris sont tous dans un état de stress intense et agissent de manière aberrante lorsqu'ils arrivent la première fois au centre. Ils ont tous besoin d'une assistance médicale et psychologique. Maleureusement, nous ne parvenons pas toujours à les ramener à un état normal. »

Lorsqu'on observe ces comportements sur des animaux en captivité, cela indique généralement qu'ils sont soumis à un stress spatial ou psychologique. Cette profonde anxiété naît de besoins non satisfaits ou réprimés. Ils font alors preuve de comportements compulsifs et répétitifs dont l'objectif est de retrouver une certaine forme de sérénité. « Certains animaux ont un tel sentiment d'inconfort qu'ils vont jusqu'à placer leurs pattes exactement dans la même position et au même endroit, à chaque fois », note Kurtis Pei.

Les employés du Centre de secours réfléchissent beaucoup à la manière d'adoucir le quotidien des animaux en captivité et de le rendre moins monotone. Ils essayent de les réacclimater à la vie en communauté en faisant cohabiter ensemble différentes espèces, aussi dans l'objectif d'enrichir leur existence grâce à des interactions mutuelles.

« D'habitude, cela permet aux animaux de retourner plus rapidement à un état normal », estime Kurtis Pei.

 

Hsiao-pa a vécu si longtemps dans une cage trop exiguë qu'il n'a pas appris à voler. Aujourd'hui, il va beaucoup mieux.

Le langage des signes

Fondé en 1992, le centre de secours de Pingtung occupe une superficie de 2,5 ha. Après 16 ans de gestion rigoureuse, sur ce simple verger a été construit un complexe multifonctionnel doté d'un centre médical et ad ministratif, et de 20 enclos de tailles différentes. Il peut accueillir en permanence entre 800 et 900 animaux.

A l'entrée, on aperçoit une boîte pour recevoir les dons et un panneau représentant un orang-outan. On peut y lire en anglais : « Donnez pour nos nouveaux abris et espaces de vie. Nous devons aussi sauver nos amis qui meurent à Taiwan ».

Il s'agit en fait d'un « souvenir » obtenu auprès du Monkey World, un centre de secours pour singes situé en Angleterre, qui l'avait installé près de l'enclos des orangs-outans. En 1999, Kurtis Pei fut invité par le centre pour une mission d'observation et lorsqu'il aperçut le panneau, il eut honte de voir le nom de son pays associé à la mort des orangs-outans.

Chaque année, le Monkey World reçoit plusieurs centaines de milliers de visiteurs venus du monde entier. Installé là-bas depuis une dizaine d'années, le panneau avait été vu par 3 millions de personnes. « Est-ce que tous ces visiteurs pensent que Taiwan est le genre de pays où la population fait du trafic d'espèces protégées et où on se fiche de la souffrance des animaux et de l'avenir des espèces en danger ? », s'interroge Kurtis.

En fait, le Monkey World ne s'était alors pas trompé en montrant du doigt Taiwan. En 1987, posséder un orang-outan comme animal de compagnie était à la mode dans l'île. Le marché des animaux domestiques était en plein essor, et certains primates étaient introduits sur le marché insulaire par divers canaux et vendus très cher.

En 1988, une chaîne de télévision lança un programme en collaboration avec un parc à thème dont l'orang-outan Hsiao-li était la vedette. L'émission fut un succès, et les animaleries s'empressèrent de vendre des orangs-outans que certains ont trouvé amusant de traiter comme des enfants en bas âge, en les affublant de couches et de petits chaussons et en leur donnant le biberon devant leurs amis hilares.

Peu de gens savaient que ces pauvres bêtes avaient survécu au périple meurtrier de la chaîne d'approvisionnement - depuis la capture dans la jungle et le transport vers Taiwan jusqu'à la mise en vente dans les boutiques et les reventes successives entre différents propriétaires. En fait, explique Kurtis Pei, pour capturer des bébés orangs-outans dans leur environnement naturel, les braconniers abattent presque à chaque fois la mère et, sur 4 bébés capturés, un seul finalement survit au voyage. Autrement dit, pour chaque bébé qui était alors commercialisé dans une boutique de Taipei, 7 de ses congénères étaient morts.

Faire respecter la loi

La première loi sur la conservation des animaux ne fut votée qu'en 1989. L'interdiction du trafic des animaux sauvages y est clairement stipulée.

Kurtis Pei regrette cependant que les animaux saisis souffrent souvent durant la procédure judiciaire. Il a même vu des animaux appartenant à des espèces protégées attachés aux bureaux de fonctionnaires du ministère de l'Agriculture.

Ce n'est qu'en 1992 que l'Etat a compris la nécessité d'offrir des abris aux animaux confisqués. Les universités de Pingtung et d'Ilan, ainsi que les zoos municipaux de Taipei et de Kaohsiung, ont été sollicités pour mettre sur pied des centres de soin. Kurtis Pei crut que ces nouvelles mesures allaient permettre aux autorités de lutter plus efficacement contre le trafic d'animaux sauvages. Au contraire, les actes illégaux ne firent qu'empirer. La législation pour la conservation de la vie sauvage fut amendée en 1994 : Taiwan dispose maintenant d'un arse nal législatif des plus sévères dans ce domaine.

Des propriétaires ignorants

Mais avant d'être inquiétés par la justice, les imprudents propriétaires de ces animaux vivent parfois un véritable cauchemar. Par exemple, un orang-outan adulte peut soulever un poids de 250 kg d'un seul bras. Le charmant petit bébé tigre du Bengale se transforme en un monstre de plusieurs centaines de kilos, et le gibbon adulte peut brusquement devenir très violent. Les propriétaires sont souvent ignorants de ces réalités et impuissants face à ces « animaux de compagnie ».

Parfois, la situation provoque des abandons dont les conséquences se lisent dans la rubrique faits divers. Un panda a ainsi été retrouvé déambulant dans les rues de Kaohsiung. Kurtis Pei cite aussi le cas d'un macaque formosan déguisé en poupon et abandonné dans la rue. La seule chose qui manquait était une note disant : « Prenez soin de mon enfant »...

Les autorités estiment qu'une centaine de gibbons et un nombre équivalent d'orangs-outans, de tigres et d'ours malais ont été importés en contrebande à Taiwan. A la fin de l'année 2007, le centre de secours avait recueilli depuis ses débuts 844 animaux, dont des reptiles, des carnivores, des primates, des amphibiens.

 

Certains animaux souffrent aussi de mauvaises condi tions de vie dans les zoos où le centre intervient pour former le personnel.

« Certains propriétaires sont à la recherche de liens affectifs que sont incapables de leur donner des animaux sauvqges ! Par ailleurs, d'autres ignorent tout à fait com ment prendre soin de leurs animaux, s'indigne Kurtis Pei. Beaucoup de propriétaires pensent, par exemple, que les singes ne se nourrissent que de bananes, alors qu'en réalité, ils ont besoin d'ingurgiter une nourriture variée à base de fruits, de noix, de fleurs et d'insectes . Au bout du compte, les taux de mortalité sont très élevés. »

Prendre l'initiative

Le plus regrettable pour Kurtis Pei est que les deux cas d'abandons de macaques dont il a connaissance datent de l'année dernière. Ce qui montre que, malgré tous les efforts de l'Etat, les Taiwanais continuent d'entretenir des croyances fantaisistes à l'égard des animaux sauvages. Ce n'est pas seulement le cas du grand public, se lamente-t-il, mais aussi celui de certains employés de zoo qui ignorent les règles les plus élémentaires de conservation. On assiste souvent à des scènes ubuesques dans les zoos où le person nel jette la nourriture aux animaux depuis l'extérieur de la cage, n'osant pas y pénétrer à l'heure des repas.

Ces dernières années, dans le cadre de son travail de formation au respect de la législation en vigueur, le centre de secours a mis sur pied une cellule de surveillance qui permet de recenser les animaux sauvages introduits légalement dans l'île et d'organiser des inspections et un suivi pour s'assurer de la conformité de leur environnement de vie, de leur bonne santé et pour conseiller leurs propriétaires.

Entre 1990 et 1995, le centre a travaillé avec le zoo municipal de Taipei en collaboration avec la branche taiwanaise du Fond mondial pour les primates. Un total de 33 orangs-outans ont pu ainsi être rapatriés vers le Centre de réhabilitation des orangs-outans de Kalimantan, situé sur la côte est de l'île de Bornéo, en Indonésie.

Le centre de Pingtung a aussi travaillé avec le Monkey World et un autre centre, le Parc national Cat Tien, situé sur une petite île au large des côtes vietnamiennes, pour ouvrir un refuge où accueillir les victimes des braconniers et des trafiquants. De cette manière, Taiwan aura apporté sa propre contribution à la préservation des espèces en danger.

En 2005, quand le ministère de l'Agriculture a été réorganisé, la gestion du centre a été retirée à l'office des Forêts. Son budget annuel a alors été augmenté pour passer à 60 millions de dollars taiwanais par an, et ses infrastruc tures ont été modernisées et augmentées d'un aquarium. On a aussi créé une zone réservée aux espèces endémiques insulaires. Un service vétérinaire d'urgence a également été mis sur pied à l'université nationale Chung Hsing, à Taichung.

Pas des objets

En pensant au chemin accompli, Kurtis Pei ne peut que se féliciter. Le centre de Pingtung est aujourd'hui une institution moderne, soignant les animaux, procédant à des recherches scientifiques, développant des relations de coopération avec l'étranger, proposant des services et des formations spécialisées au public et aux professionnels. « La responsabilité du trafic des animaux sauvages n'est pas à faire porter seulement à la nation qui vend ou à celle qui achète, il s'agit d'un problème plus complexe qui suppose une coopération internationale efficace et approfondie, souligne Kurtis Pei. Chaque animal est comme un individu, avec sa dignité, son sens du bonheur et de la tristesse. Nous espérons que les gens n'achèterons plus des " animaux de compagnie '' sans réfléchir à cette dimension. »

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